Mécène, ami des arts et des lettres, homme politique et représentant de l'une des plus illustres familles de Florence, Cosme de Médicis fut aussi un « grand » banquier. Avec lui naît véritablement la banque d'affaires il y a six siècles.
En ce jour de 1429, une foule nombreuse accompagne jusqu'à sa dernière demeure - l'église San Lorenzo de Florence - Giovanni « di Bicci » de Médicis. Ancien gonfalonier de la ville (le plus prestigieux des offices de justice), mécène, banquier, représentant de l'une des plus grandes familles de Florence, le défunt avait su se faire respecter de ses concitoyens par sa puissance et sa discrétion. Sa mort semble jeter une ombre sur l'avenir de la lignée. Tous les regards convergent désormais sur son fils aîné, Cosme de Médicis. A quarante ans, celui-ci parviendra-t-il à préserver les intérêts de la famille, notamment face au puissant clan des Albizzi, maîtres de Florence ? Eduqué en prince, riche d'un patrimoine estimé à 180.000 florins, somme considérable pour l'époque, l'héritier des Médicis ne manque pas d'atouts pour y parvenir. A commencer par la banque familiale, encore modeste en 1429, mais dont les trois succursales italiennes jouent comme autant de relais de pouvoir et d'influence.
L'argent et la politique : tel est le secret de l'irrésistible ascension des Médicis. La famille s'est enrichie dans le commerce et l'industrie de la laine, spécialité de Florence. Elle commence à sortir de l'ombre à la fin du XIIIe siècle en prenant une part active à la vie de la cité. Près d'un siècle plus tard, en 1378, on retrouve un Médicis, Salvestro, à la tête de la révolte des Ciompi, des ouvriers cardeurs aux conditions de travail misérables, scellant ainsi une alliance ambiguë entre la famille et le parti populaire. Mais la révolte est écrasée. Prudents, les Médicis choisissent alors de s'écarter des responsabilités politiques pour se consacrer à leurs affaires.
C'est Giovanni, le père de Cosme, qui réalise ce recentrage. Né en 1360, issu de l'une des branches les moins riches du clan, il commence sa carrière au sein de la banque fondée à Florence par un cousin. En 1383, il prend la tête de la succursale de Rome. Dix ans plus tard, estimant avoir acquis suffisamment d'expérience, il crée son propre établissement. La banque Médicis vient de naître. En 1397, elle quitte Rome pour Florence. D'un petit établissement sans beaucoup d'envergure, Giovanni de Médicis va faire un outil puissant. A la fin du XIVe siècle, cela fait longtemps déjà que les banques ont fait leur apparition en Occident. Les premières sont nées dans le courant du XIIe siècle, à l'occasion des foires commerciales organisées un peu partout en Europe et où se retrouvaient à intervalles réguliers les marchands et les négociants venus d'Italie, de France, d'Allemagne ou d'Angleterre. Petit à petit, pour des raisons pratiques, l'habitude s'est prise de ne plus régler les échanges au comptant mais de le faire par compensation en transférant les créances de foire en foire, donnant ainsi naissance aux lettres de foire et aux billets à ordre - promesse écrite par laquelle un débiteur s'engage à rembourser son créancier à échéance déterminée. Les Italiens de Sienne et de Florence se sont rapidement illustrés dans ces pratiques. Passés maîtres dans l'art de changer les espèces, d'effectuer des virements ou des compensations d'une place à l'autre et de recevoir des dépôts, ils créent les premières banques. Le mot provient de l'italien « banco », le banc sur lequel les changeurs effectuent leurs opérations.
Deux siècles plus tard, les petites banques itinérantes ont bien changé. Devenues compagnies commerciales, elles regroupent plusieurs associés, disposent de succursales dans la plupart des places commerciales du monde méditerranéen et sont présentes dans toutes les activités, de la fabrication de draps jusqu'aux mines en passant par le grand commerce maritime, le change, les virements, les dépôts, les prêts aux princes, aux rois ou aux papes. Tout à la fois entreprises commerciales et financières, les compagnies annoncent en fait nos banques d'affaires.
C'est dans cette tradition que s'inscrit la banque Médicis. Mais Giovanni innove radicalement. Les premières compagnies commerciales avaient adopté une structure centralisée, la maison mère et les différentes succursales situées à l'étranger ne constituant qu'une seule et même entité légale. Dans un tel schéma, le risque était grand que la défaillance de l'une des succursales entraîne dans sa chute l'ensemble de la compagnie. C'est ce qui se passe dans les années 1340, période de violente crise économique. En quelques années, les quatre plus grandes compagnies florentines disparaissent. Lorsqu'il se lance dans les affaires en 1393, Giovanni de Médicis a tiré les leçons de ces échecs. Les filiales de sa banque seront toutes créées sous forme de sociétés juridiquement indépendantes - mais contrôlées majoritairement par la maison mère de Florence - et confiées non pas à de simples commis mais à des membres des principales familles florentines, parentes ou alliées des Médicis.
Lorsqu'il meurt en 1429, Giovanni lègue à son fils Cosme une banque qui compte trois filiales à Rome, Venise et Naples. Outre les opérations financières et commerciales, l'établissement tire une grande partie de sa puissance des relations que Giovanni a tissées avec Jean XXIII. Le banquier n'a en effet pas hésité à miser sur cet ancien pirate devenu cardinal, finançant sa carrière et l'aidant à gravir les échelons de l'Eglise. Risqué, le pari se révèle payant. A peine élu sur le trône de Saint-Pierre en 1410, Jean XXIII fait de l'établissement fondé par Giovanni la banque officielle de la papauté. La famille y gagne un surcroît de prestige et de puissance.
Cet héritage, Cosme de Médicis va le mettre au service de ses ambitions personnelles. Passant outre aux conseils de son père, qui, sur son lit de mort, lui aurait recommandé de « rester toujours dans l'ombre », Cosme décide de ne pas se cantonner aux affaires économiques mais de jouer un rôle éminent à Florence. Né en 1389, marié en 1416 à Contessina de Bardi, descendante de l'une des plus grandes familles de Florence, il va mener de pair carrière politique et carrière de banquier, confondant allègrement les intérêts privés de sa clientèle avec le bien commun de la cité. Son pouvoir mettra quelques années à s'établir face à celui des Albizzi, qu'inquiètent sa puissance grandissante. La première manche est gagnée par ces derniers. En 1433, quatre ans après la mort de son père, Cosme est en effet arrêté. Il n'échappe à une mort certaine que grâce à l'argent versé à ses geôliers. Exilé à Venise, il fait un an plus tard un retour triomphal à Florence, avec l'appui du pape et des nombreux partisans qu'il compte dans la ville. Une fois de plus, l'argent a parlé.
Jusqu'à sa mort en 1464, Cosme exercera un pouvoir de fait sur la cité toscane. Un pouvoir fondé sur une apparente simplicité car il n'occupe que très rarement les plus hautes charges de l'Etat, un sens consommé de la dissimulation que théorisera plus tard Machiavel, l'importance accordée au mécénat artistique comme l'édification du dôme de Florence confié à Brunelleschi, et l'élimination systématique de ses adversaires politiques par bannissement ou proscription. Malgré la modestie républicaine qu'il affecte en toutes occasions, personne n'ignore que c'est le véritable maître de la ville et que toutes les décisions importantes se prennent derrière les hautes fenêtres du palais Médicis, édifié à partir de 1430 par Donatello.
Fondé sur le clientélisme, ce pouvoir doit beaucoup à la banque, qui finance parents et alliés, souverains et papes, peintres et sculpteurs, partis et groupes de pression. De cet établissement exclusivement implanté en Italie en 1429, Cosme de Médicis fait en quelques années l'une des principales puissances financières du monde connu. Sans doute ne dirige-t-il pas lui-même la banque, laissant la gestion quotidienne à des hommes de confiance, véritables directeurs généraux avant l'heure. Mais il en définit lui-même la stratégie. C'est à son époque que la banque Médicis devient une véritable banque d'affaires implantée dans toutes les places financières d'Europe. Aux trois filiales implantées à Rome, Venise et Naples, s'en ajoutent de nouvelles à Milan, Bruges, Londres, Genève et Milan. A Florence même, la banque finance et contrôle deux fabriques textiles - l'une de laine, l'autre de soieries -, exportant leur production dans toutes les cours d'Europe. Les profits proviennent alors du négoce international des laines anglaises, des draps italiens et flamands, des tapisseries de Flandres, des soieries d'Italie, mais aussi du commerce des épices et de l'argent, sans parler du maniement des finances pontificales et des prêts aux souverains. En 1464, l'année de la mort de Cosme, l'établissement ajoute à ces différents trafics un très juteux monopole sur l'exportation de l'alun pontifical extrait à Tolfa, dans le Latium. Utilisé comme fixateur des teintures pour les étoffes de laine, ce minerai est alors recherché par toute l'industrie textile européenne.
A l'apogée de sa puissance, vers 1460, la banque Médicis surplombe l'économie européenne. C'est ainsi qu'en ordonnant en 1464 au directeur de la filiale de Genève de se transférer à Lyon, Cosme de Médicis précipite le déclin de la foire de Genève, garantissant en retour le succès de sa rivale fondée par Louis XI. N'imaginons pas pour autant l'établissement de Florence sous la forme de l'une de nos modernes multinationales. Aussi bien la maison mère que ses filiales européennes sont alors des structures très légères employant souvent moins d'une dizaine de personnes. Recrutées dans les familles du patriciat florentin, les directeurs des filiales disposent d'une large autonomie de gestion. En retour, Cosme de Médicis attend d'eux et de leur famille un soutien sans faille à son pouvoir sur la cité. La force de l'établissement réside alors dans l'ampleur de son réseau mais aussi dans sa maîtrise parfaite des techniques financières, lettres de change et chèques notamment, inconnues alors dans la plupart des pays européens.
Au début des années 1460, Cosme est devenu le protecteur attitré des Florentins et le « parrain » de la ville. Mécène, ami des arts et des lettres, il s'est offert le luxe d'organiser, en 1439, un concile à Florence pour tenter de réunir l'Eglise orthodoxe et l'Eglise catholique, prenant à sa charge tous les frais, y compris le voyage des délégués éthiopiens ! « Il touche le ciel et son ombre s'étend sur toute la Toscane », dit-on alors de lui à Florence. A sa mort, ses concitoyens lui confèrent la dignité de « père de la patrie ». Son fils et successeur, Pierre le Goutteux, et surtout son petit-fils Laurent le Magnifique n'auront pas sa sagesse : négligeant les affaires, ils laisseront la banque péricliter, qui fermera finalement en 1494, se privant ainsi de l'outil qui avait assuré la puissance du clan.
TRISTAN GASTON-BRETON est historien d'entreprises.
Les Echos du 1er Août 2005
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