Survenu en 1995, l'effondrement de la Baring a mis un terme au règne de l'une des plus prestigieuses dynasties d'affaires de Grande-Bretagne. Une aventure commencée au milieu du XVIIIe siècle avec l'ouverture d'une maison de banque par un marchand entreprenant : Francis Baring.
Il y a six grandes puissances aujourd'hui en Europe : l'Angleterre, la France, la Prusse, l'Autriche, la Russie et la Maison Baring. » Attribuée au duc de Richelieu, président du Conseil des ministres et ministre des Affaires étrangères au début de la Restauration en France, cette phrase en dit long sur la puissance de la banque anglaise. Fondée au milieu du XVIIIe siècle, la Baring était devenue dès le début du XIXe un intermédiaire incontournable pour toutes les grandes opérations financières internationales. Une puissance qui ne peut se comparer qu'à celle d'une autre grande maison : Rothschild.
Financement des Etats, des guerres, du grand commerce, de la révolution industrielle, des chemins de fer : la banque Baring fut de tous les grands « deals », se forgeant une réputation d'établissement fiable. Dès la fin du XVIIIe siècle, le fondateur, Francis Baring, avait donné le ton, exhortant ses fils et successeurs à toujours oeuvrer dans l'intérêt de leurs clients sans jamais trahir leur confiance. Adage d'une grande sagesse mais que la banque oublia, un jour de 1995, de mettre en pratique...
Très tôt, Baring Brothers tissa des liens étroits avec les élites économiques, politiques et sociales, comptant la famille royale d'Angleterre parmi ses clients les plus prestigieux. En retour, la royauté ne lui ménagea pas les honneurs. Second fils de Francis Baring, Alexander fut anobli en 1835 sous le titre de lord Ashburton. Trente ans plus tard, en 1866, Francis II Baring, ancien chancelier de l'Echiquier, devint lord Northbrook. En 1892, Evelyn Baring fut fait comte de Cromer. Belle revanche pour cette famille d'origine allemande que l'on considérait, à l'époque de Francis, avec quelque condescendance. Le fondateur de la maison ne parvint jamais à entrer dans le beau monde malgré les réceptions éblouissantes organisées par son épouse, Harriet Herring, qui appartenait à un prestigieux lignage, malgré sa fortune (625.000 livres à sa mort en 1810) et sa somptueuse collection de tableaux où les Rembrandt voisinaient avec les Rubens et les Van Dyck, malgré enfin le mode de vie aristocratique qu'il adopta dans son manoir de Lewisham. Goûtant peu les mondanités, Francis Baring choisit - ou feignit de choisir - de ne pas s'en formaliser, consacrant sa vie à ses affaires et à sa famille.
En 1794, tout de même, profitant de ses bonnes relations avec le chancelier de l'Echiquier du gouvernement Pitt, Francis se fit élire à la Chambre des communes, moyen pour lui de militer pour le libéralisme économique et de nouer de fructueuses relations. Devenus membres à part entière de l'aristocratie à la génération suivante, les Baring développèrent alors un sentiment de supériorité parfois mêlé d'une certaine arrogance. Ils estimaient qu'être client de leur banque était un privilège. Conservateurs dans l'âme, discrets comme il sied aux banquiers de la Reine, ils parvinrent à rester fidèles presque jusqu'au bout au conseil que leur avait donné Francis : « La postérité d'une famille de marchands ou de banquiers ne peut être assurée que si ses membres évitent la tentation de dépenser leur argent, ce qui est la route la plus rapide vers la ruine. » Respectables au point de paraître ennuyeux, les Baring furent, génération après génération, les principaux artisans du mythe familial.
Mais ce mythe vola en éclats un jour de février 1995. Depuis sa création, la banque avait pourtant surmonté toutes les tempêtes. Déjà en 1774, sous Francis Baring, l'établissement avait perdu plusieurs dizaines de milliers de livres dans de désastreuses spéculations sur le soja, ne parvenant à s'en sortir que grâce à la solidité de ses engagements et à sa réputation déjà bien établie. Douze ans plus tard, en 1787, Francis Baring s'était à nouveau lancé dans des spéculations sur la cochenille. Elles s'étaient aussi soldées par de lourdes pertes. Bien des années plus tard, en 1890, la maison avait une nouvelle fois failli mettre la clef sous la porte. Victime d'engagements inconsidérés en Argentine qui avaient asséché ses liquidités, elle n'avait dû son salut qu'à l'intervention d'un consortium de banques constitué sous la houlette du gouverneur de la Banque d'Angleterre. Près de 20 millions de livres - l'équivalent de 1 milliard de livres actuelles - avaient été injectés pour sauver les banquiers de la famille royale. Responsables sur leurs biens, les Baring avaient alors tout perdu : terres, maisons, tableaux, chevaux et même le pouvoir sur leur banque, ne reprenant possession de cette dernière qu'en 1896.
Quatre-vingts ans plus tard, lors de la crise bancaire de 1974, alors que nombre de leurs concurrents, victimes d'une spéculation effrénée, sombraient corps et biens, la maison avait été à nouveau ébranlée, mais elle avait tenu bon : il y a, chez les Baring, un côté joueur, voire une part d'inconscience. La crise de 1995, cette fois, lui fut fatale. Enfant prodige de la maison, Nick Leeson - le « tombeur » de Baring - avait effectué une carrière météorique au sein de Baring Brothers, prenant très jeune la direction de son bureau de Singapour. Comme d'autres avant lui, il s'était lancé dans des spéculations à haut risque, accumulant les pertes et finissant par maquiller les comptes pour échapper à la chute. Le plus surprenant est que Peter Baring ne vit rien venir. L'héritier de l'une des plus prestigieuses dynasties d'affaires de Grande-Bretagne payait au prix fort le détachement aristocratique de toute une lignée.
« Les Baring ne sont pas juifs. » Ainsi commence la biographie que Philip Ziegler leur a consacrée en 1988. La précision est loin d'être anodine. Lorsqu'ils arrivent sur le devant de la scène, au milieu du XVIIIe siècle, la haute banque internationale est en effet dominée par la maison Rothschild qui a essaimé en Europe. Originaires du nord de l'Allemagne, les Baring sont catholiques. Hommes d'Eglise, théologiens, pasteurs - le protestantisme a fini par les rejoindre -, mais aussi fonctionnaires des cours princières : pendant plus de trois siècles, la famille sert Dieu et ses princes. Le passage au commerce se fait à la fin du XVIIe siècle avec Franz Baring, l'un des principaux marchands de Brême. Il fait ses affaires avec l'Angleterre, qui le fournit en laine et où il exporte de grosses cargaisons de lin. A sa mort, en 1697, son fils Johann est envoyé en apprentissage chez un marchand anglais, à Exeter.
Johann va enraciner les Baring en Grande-Bretagne. Devenu citoyen britannique en 1723, marié à une Anglaise, il crée sa propre maison de commerce avant d'ouvrir une filature de laine. A sa mort en 1748, il laisse une fortune de 40.000 livres à sa femme et à leurs six enfants - dont Francis, né en 1740. Femme de tête, la veuve prend les choses en main. Elle place Francis, le plus talentueux de ses enfants, en apprentissage à Londres.
Le futur fondateur de Baring Brothers est mal connu. Des portraits postérieurs le décrivent comme un homme sensible, curieux et discret. Avare de paroles, il en impose à ses contemporains par son sérieux et par sa grande maîtrise de lui-même. L'homme a cependant de l'ambition et un goût certain pour les coups financiers, ceux qui peuvent rapporter gros, mais qui peuvent aussi mal se terminer, comme ses échecs dans le soja et la cochenille en témoigneront. Sa mère le met en garde. « Soyez toujours très prudent et prenez bien soin de ne pas trop vous écarter du chemin qui est le vôtre », lui écrira-t-elle en 1766.
A Londres, Francis Baring n'a pourtant rien de plus pressé que de s'écarter du chemin tracé pour lui. A l'issue de son apprentissage, le jeune homme ne manifeste guère d'envie de retourner à Exeter. C'est alors que l'agent des Baring à Londres, qui souhaite se retirer, lui propose de reprendre son affaire. Francis Baring propose aussitôt à ses deux frères de transformer cette dernière en succursale de la maison familiale, ce qui lui permettrait de rester à Londres. C'est ainsi que naît, en 1762, la Compagnie Francis Baring & Co., filiale à part entière de la John & Charles Baring & Co. d'Exeter.
De cette petite compagnie sur laquelle il règne en maître absolu, Francis Baring fait l'une des principales maisons de commerce d'Angleterre. Il commence par le négoce de marchandises destinées aux filateurs et aux industriels d'Angleterre avant de se lancer dans des opérations plus ambitieuses. Négoce international, prise de participations dans des vaisseaux de commerce, négociation de lettres de change, puis prêts et opérations bancaires : surfant sur le boom du grand commerce, le marchand-banquier élargit le rayon de ses activités. L'ultime étape - la transformation en maison de banque - se produit en 1776. Cette année-là, Francis s'allie avec son frère John afin d'écarter leur cadet Charles, dont la faiblesse de caractère et les besoins d'argent constituent un danger pour la maison familiale. Début 1777, celle-ci est dissoute. Une nouvelle société associant Francis et John est créée à Londres sous le nom de « Baring Brothers ». John se retirera bientôt pour vivre la vie dorée d'un grand propriétaire terrien.
Francis, lui, attendra les dernières années de sa vie pour goûter aux délices de la vie campagnarde. Jusqu'à son retrait des affaires en 1803, le banquier mobilise toute son énergie pour faire de Baring Brothers la toute première banque d'Angleterre. Le grand commerce maritime sera l'un des principaux moteurs du développement de la maison, tout comme l'alliance nouée dès les années 1780, avec la maison Hope d'Amsterdam, l'une des principales banques d'Europe. Ensemble, Hope et Baring seront de toutes les spéculations commerciales.
L'argent accumulé servira plus tard à financer la guerre contre les Etats-Unis, puis celle contre Bonaparte, ou encore, en 1802, le rachat de la Louisiane à la France par les Etats-Unis. L'argent de la Louisiane sera bien utile à Bonaparte pour mener ses propres guerres, notamment contre l'Angleterre ! « Les affaires sont ma principale préoccupation », avait un jour répondu à la Chambre des communes Francis Baring à un député qui s'étonnait de ce mélange des genres.
Le poète Byron ne s'y trompa pas, qui, à la mort du banquier en 1810, composa ces quelques vers teintés d'antisémitisme : « Qui tient le monde, l'ancien et le nouveau, dans la peine ou le plaisir ? Qui fait baragouiner sans cesse les politiciens ? Qui fait l'ombre de Bonaparte deux fois menaçante ? Le Juif Rothschild et son compère, le Chrétien Baring. » Surprenant hommage du monde des lettres au monde de la haute finance !
TRISTAN GASTON-BRETON est historien d'entreprises.
Les Echos du 18 Août 2005
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