Directeur de la société minière de Commentry-Fourchambault, Henri Fayol est aussi le père du management moderne. Ses oeuvres pâtirent longtemps de la concurrence d'un autre grand théoricien de l'organisation du travail : Frederick Taylor.
Henri Fayol, c'est d'abord un combat perdu. Un combat intellectuel, qui l'oppose en pleine Première Guerre mondiale à l'Américain Frederick Taylor, père de l'organisation scientifique du travail. Lorsque Taylor disparaît en 1915, Fayol n'a pas encore publié son « Administration industrielle et générale », qui sortira l'année suivante. Taylor, lui, a présenté dès 1911 ses théories dans son maître livre, « The Principles of Scientific Management », qui a connu un immense succès aux Etats-Unis et en Europe. C'est en partie pour contrer l'influence grandissante de son rival que Fayol a décidé de coucher par écrit le fruit de ses réflexions. Peine perdue ! Le « taylorisme » dispose de nombreux appuis en France, dont celui d'Henry Le Chatelier, professeur au Collège de France et président de la Société d'encouragement à l'industrie nationale, ou de Charles de Fréminville, directeur technique des usines Panhard et Levassor. Il connaît un succès croissant, comme en témoignent les premières expériences de Louis Renault à Billancourt ou de Marius Berliet à Vénissieux dès avant 1914. Même le propre fils de Fayol affiche ses préférences pour les idées du théoricien Américain, dont il publie un éloge en 1918, au grand dam de son père.
La concurrence entre les deux écoles de pensée se fait plus vive après la guerre. En 1919, Henri Fayol crée le Centre d'études administratives pour propager de ses principes. Deux ans plus tard, les tayloriens font de même avec la Conférence de l'organisation française, d'emblée plus active que sa rivale. Les deux associations fusionneront en 1926, un an après la mort de Fayol, pour donner naissance au Comité national de l'organisation française (CNOF). Le CNOF réduira bientôt l'apport fayolien à la portion congrue. Les idées de l'industriel français referont surface après la Seconde Guerre mondiale grâce aux consultants américains ! A l'heure du productivisme, ceux-ci diffuseront les idées de celui que l'on considère aujourd'hui comme le fondateur de la réflexion sur l'organisation de l'entreprise et le management. Etrange clin d'oeil de l'histoire...
A bien des égards, la vie d'Henri Fayol est une succession de combats pour imposer ses idées. Combats contre Taylor et contre son propre fils - déclaré traître à la cause ! Contre la bigoterie de son épouse. Contre ses collègues ingénieurs sortis des prestigieuses écoles parisiennes - qui le prendront toujours un peu de haut. Contre les actionnaires de la société de Commentry-Fourchambault... et peut-être aussi son propre père, avec lequel les relations ne furent sans doute jamais chaleureuses
Contremaître en métallurgie, son père, André Fayol, est « expatrié » en Turquie au début des années 1840 pour travailler à Istanbul sur le chantier d'un pont métallique et dans les ateliers de canons du Sultan. C'est là, en juillet 1841, qu'Henri vient au monde. Plus tard, loin de suivre l'exemple paternel, il fera tout pour s'en écarter. A l'Ecole des mines, il refusera d'opter pour la spécialisation en métallurgie. Par la suite, il revendra les ateliers métallurgiques de Fourchambault et prendra l'exact contre-pied de la stratégie de Schneider - qui a déplacé son activité vers l'aval, notamment les canons et les machines à vapeur -, choisissant de se concentrer sur la mine et la sidérurgie lourde. Logique d'industriel ? Peut-être pas seulement.
De retour en France, Henri Fayol poursuit une scolarité brillante, d'abord au lycée de Lyon, puis à l'Ecole des mines de Saint-Etienne, dont il sort second en 1860. Cette même année, il fait son entrée à la société de Commentry-Fourchambault. Il y fera toute sa carrière, accédant à la direction générale en 1888. Parcours remarquable, assurément, qui ne lui attira pourtant jamais l'estime de ses pairs. Aux yeux de ses collègues diplômés des Mines de Paris comme à ceux des polytechniciens, Henri Fayol restera un ingénieur diplômé d'une école de province. Ils lui reprocheront en outre d'avoir osé critiquer la sélection par les mathématiques. Simple hasard ou conséquence de ses opinions peu orthodoxes ? Lorsqu'en 1918 il se présentera à l'Académie des sciences, on lui préfère un polytechnicien.
Sa carrière, Fayol la doit donc à lui-même, à son pragmatisme et à son habileté professionnelle. Ces qualités se révèlent dès son entrée à la société de Commentry-Fourchambault. Les houillères où il est affecté comme jeune ingénieur sont alors célèbres dans toute la France pour leurs incendies souterrains. Face à ce fléau, l'usage veut que l'on mure les galeries en feu et que l'on noie ensuite la mine, au risque de sacrifier les mineurs qui n'ont pu remonter à temps. Fayol, lui, propose d'emblée un autre procédé : le creusement de galeries au-dessus du feu et l'arrosage avec un mélange d'eau et d'argile, la gangue de boue enveloppant le charbon étouffant très vite le sinistre. Pour permettre aux mineurs de se rapprocher du feu, il conçoit en outre des modèles de scaphandres alimentés en air. Très innovantes, ces solutions lui valent l'estime des mineurs qui apprécient ce jeune ingénieur toujours très attentif à leur sécurité. Elles lui valent également en 1878, la médaille d'or de la Société de l'industrie minérale.
Considéré par la direction, Henri Fayol a pourtant du mal à se mouler dans la hiérarchie. Il proteste vivement lorsqu'en 1861, le directeur de la société, en visite sur un puits, fait interrompre un chantier qu'il avait lui-même fait ouvrir quelques jours plus tôt. De cet épisode, il tirera une critique acerbe de l'exercice du pouvoir qui permet au directeur d'une société de donner directement des ordres à tout le personnel. Formalisée en 1916, la pensée de Fayol est en fait, en grande partie, la somme de ses propres expériences personnelles.
En 1866, forts des résultats obtenus dans la lutte contre les feux, Henri Fayol est nommé à la tête des houillères de Commentry. Il y ajoutera bientôt celles de Montvicq et les mines du Berry. Tout en dirigeant, il publie beaucoup, sur le boisage, les mouvements de terrain ou encore la formation des bassins miniers. Simple passe-temps ? Pas seulement. Dès sa nomination en fait, Henri Fayol s'est opposé aux objectifs fixés par sa direction générale. Alors que celle-ci voudrait exploiter au maximum les sites, Fayol cherche à préserver les gisements - notamment en diminuant la production - tout en améliorant les conditions techniques d'extraction. Menées de manière méthodique, faisant l'objet de comptes rendus systématiques devant l'Académie des sciences, ses études sur le bassin de Commentry visent à une exploitation rationnelle du bassin minier.
Dans les années 1870 et 1880, Henri Fayol peaufine également sa réflexion sur la « compétence des chefs ». A la compétence universelle évidemment impossible à atteindre, il oppose celle qui est fondée sur les capacités administratives. Qu'importe, dit-il en substance, que le chef d'entreprise soit techniquement incompétent, du moment qu'il s'appuie sur un bon « outillage administratif », soit, dans l'esprit de Fayol, un organigramme détaillant de façon précise les fonctions de chacun, des relations régulières entre le directeur général et les différents chefs de service, et des moyens de communication modernes. Ainsi le téléphone, dont il se montre un chaud partisan dès 1879 et qui permettrait de « relier les bureaux de la direction aux ateliers, les magasins à la gare et les différents points du bureau central entre eux ».
Henri Fayol pense-t-il alors à poursuivre une carrière académique ? Tout semble l'indiquer. Mais, en 1888, le conseil d'administration de la société de Commentry-Fourchambault lui propose le poste de directeur général de l'entreprise en remplacement d'Alfred de Sessevale. Nommé quatre ans plus tôt, ce dernier - qui appartient à l'une des familles fondatrices - a conduit les houillères au bord de la faillite, en partie à cause de choix contestables, en partie à cause de l'effondrement du prix de la fonte. Fayol hésite, conscient que la mission sera difficile. Il doit chercher à revendre l'entreprise. Cette mission, le nouveau directeur général cherche à la mener à bien pendant toute l'année 1888, sans succès. Très mal en point, la société de Commentry-Fourchambault ne séduit aucun repreneur. Fayol décide alors de tout faire pour sauver l'entreprise.
Et il va y parvenir, se montrant aussi bon industriel que théoricien inspiré. Après avoir fermé l'usine de constructions mécaniques de Fourchambault, il entreprend de compenser l'épuisement des gisements de Commentry en redéployant l'entreprise d'abord à Decazeville - dont il achète les mines et les usines en 1892 - puis vers l'Est, où le minerai de fer est moins cher à extraire, et dans le Nord, acquérant les mines de Joudreville et édifiant à Pont-à-Vendin une usine sidérurgique dernier cri. Pour ce faire, Fayol obtient de son conseil d'administration d'ouvrir le capital de l'entreprise. Une stratégie couronnée de succès, privilégiant la croissance et les investissements sur la distribution de bénéfices et qui, pour cette raison, n'est pas toujours du goût des actionnaires. A plusieurs reprises, Henri Fayol aura de vives explications avec le conseil d'administration, qui souhaiterait profiter davantage des fruits de la croissance retrouvée. Reconnaissant, le conseil le cooptera néanmoins en son sein en 1900.
En 1914, Henri Fayol peut se targuer d'avoir remis la société sur pied. C'est alors, à soixante-treize ans, qu'il décide de réunir cinquante ans de notes pour en faire un ouvrage, acte fondateur du « fayolisme ». « L'Administration industrielle et générale » sort en 1916. Il y définit les cinq fonctions clefs du management : prévoir et planifier, organiser (c'est-à-dire munir l'entreprise de tout ce qui est utile à son fonctionnement), commander (tirer le meilleur parti des collaborateurs), coordonner (mettre de l'harmonie entre tous les actes) et contrôler (vérifier si tout se passe conformément au programme défini). Ce qui ne l'empêche pas, en 1916, de faire espionner les syndicats de Decazeville par le concierge de l'usine. Pionnier du management moderne, Henri Fayol reste très conservateur sur le plan social. A ses yeux, un syndicat responsable est un syndicat qui comprend la position patronale.
Maintenu à son poste en raison de la guerre, Henri Fayol prend finalement sa retraite en 1918. Dans les années qui suivent, tout en bataillant ferme contre les tayloriens, il cherche à mettre ses idées au service de la société. Lui qui estimait que les industriels devaient peser sur les décisions politiques et qui avait stigmatisé le « danger des politiciens, qui n'ont pas le sens du prix de revient » ne rencontre cependant guère de succès dans cette nouvelle mission. Le rapport qu'on lui a confié sur l'administration des postes est enterré tout comme ses projets de réforme du monopole des tabacs, sans doute trop radicaux. Largement incompris de ses compatriotes, il meurt en 1925.
TRISTAN GASTON-BRETON est historien d'entreprises.
Les Echos du 3 Août 2005
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