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Jay Gould

Portrait de Jay Gould

Il fut le prototype du « baron voleur ». Spéculateur acharné, totalement dénué de scrupules - et père de famille exemplaire -, Jay Gould est l'une des grandes figures du capitalisme américain du XIXe siècle. Il joua un rôle essentiel dans le développement des chemins de fer aux Etats-Unis.

L'homme le plus mauvais depuis le début de l'ère chrétienne », « la plus sinistre figure de l'histoire des Etats-Unis », « l'incarnation du mal »... rarement homme fut plus vilipendé que Jay Gould. Le jour même de sa mort, en décembre 1892, journalistes et commentateurs multiplièrent les détails sordides sur la vie du défunt. Violence avec arme à feu, corruption aggravée, spéculation débridée, sans parler de cette tentative d'accaparement de l'or fédéral qui fit tant pour sa réputation. L'homme, il est vrai, ne s'embarrassa jamais de scrupules, subordonnant tout à un seul objectif : accumuler les millions. But largement atteint, au demeurant. A sa mort, sa fortune dépassait 100 millions de dollars ! Une somme colossale pour l'époque.

Le « Méphistophélès de Wall Street », comme on le surnomma, représente parfaitement cette première génération de capitalistes américains ayant troqué le colt pour le billet vert, mais dont les méthodes n'avaient rien à envier à celles des aventuriers de l'Ouest. Né dans la première moitié du XIXe siècle dans une nation où tout était à bâtir, il fut un formidable affairiste, bâtissant et détruisant des empires au gré des opportunités. De petite taille, frêle, de santé fragile, Jay Gould fut sans doute, de tous ses contemporains, celui qui comprit le mieux son époque. Une époque où rien n'était impossible aux audacieux. « Je suis sans doute l'homme le plus haï des Etats-Unis », confia-t-il un jour, non sans coquetterie. Victime d'attentats à plusieurs reprises, protégé par une armée de gardes du corps, ce père de famille exemplaire, amoureux des fleurs et des livres, joua un rôle majeur dans l'émergence des chemins de fer aux Etats-Unis.

Dès sa naissance, Jay Gould porte la poisse, donnant raison à ses détracteurs qui affirmaient que « tout ce qu'il touchait était voué à mourir ». Né en 1836 dans l'Etat de New York, il perd sa mère à quatre ans, sa belle-mère l'année suivante et sa deuxième belle-mère trois ans plus tard. Lui-même contracte la typhoïde à neuf ans. A dix ans, une pneumonie manque l'emporter. Alcoolique, son père est un petit fermier haï de ses voisins, qui organisent des expéditions punitives contre lui. La bataille rangée deviendra d'ailleurs l'une des méthodes préférées du spéculateur dans la conduite de ses affaires. En 1860, voulant récupérer une tannerie en Pennsylvanie indûment occupée, à ses yeux, par son associé, il recrute cent quatre-vingts hommes de main qu'il lance à l'assaut du bâtiment, défendu par quinze hommes. « Bataille rangée pour une tannerie », titre l'« Herald » de New York, rendant compte de l'événement. Livrée à coups de revolver et de mousquet, l'expédition durera deux heures et fera cinq blessés. « Encerclés de toutes parts, soumis à un feu roulant, les occupants n'ont eu d'autre solution que de s'enfuir par les fenêtres », racontera le journal. Le Far West ! Plus tard, à New York, Jay Gould postera des hommes armés et une petite flottille dotée de canons devant sa maison, sur les rives de l'Hudson.

L'enfance difficile, marquée du sceau de la violence et de la mort, explique en grande partie le caractère du futur spéculateur. « J'ai vieilli trop vite », avouera-t-il dans un de ses rares moments de confidence. Contrairement à son père, à la vie privée chaotique, Jay Gould vouera un culte à sa femme et à leurs six enfants, ne trouvant le bonheur que dans les joies simples de la vie familiale, fuyant les obligations mondaines, ne recevant jamais malgré sa gigantesque demeure new-yorkaise, qui approche les cent pièces. La mort prématurée de son épouse le laisse abattu. De même, Jay Gould est aussi courtois et discret que son père était sanguin et emporté. Maître de lui au point de paraître glacial, l'homme d'affaires se sert de ce trait de caractère comme d'une arme. « Quand je dois me battre, j'attends toujours et je laisse les autres tirer les premiers », dit-il. A New York, personne n'ignore l'histoire de son associé dans la tannerie, poussé au suicide par son flegme. Ayant appris que Jay Gould avait acheté la totalité des stocks de peaux, le malheureux, quasiment ruiné, avait exigé une explication. Désespéré par le calme cynique de Gould, il avait fini par se jeter par la fenêtre.

Très tôt, Jay Gould se révèle en effet un redoutable manipulateur. Secret, renfermé mais d'une grande vivacité d'esprit, le jeune garçon a pris en horreur la vie de fermier. A treize ans, il somme son père de l'envoyer à l'école. John Gould le dépose à la porte de l'établissement avec un balluchon de vêtements et 50 cents en poche. Logé chez un forgeron, Jay Gould est un excellent élève, studieux et curieux de tout. Pieusement conservée par la famille de son maître d'école, l'une de ses rédactions nous est parvenue. « L'honnêteté est la meilleure des politiques ». Tel est le titre de ce devoir écrit à quatorze ans et dont le contenu vaut son pesant d'or. « Par cette proposition, nous voulons dire qu'être honnête, penser honnêtement et agir honnêtement sont les seuls comportements dignes de respect », y est-il écrit. Jay Gould ne mettra jamais ces préceptes en pratique.

1859. A vingt-trois ans, Jay Gould fait ses premiers pas à New York, alors bouillonnante d'activité. Depuis sa sortie de l'école, le jeune homme a déjà fait un bon bout de chemin. D'abord associé à un quincaillier, il est ensuite devenu géomètre. Lors d'une tournée d'arpentage, il se lance dans la tannerie en s'associant avec un important marchand de peaux de New York - celui-là même qui mettra fin à ses jours -, avant de faire affaire avec une grosse firme de la même ville - celle-là même dont il éjectera les hommes de main à coups de revolver. Désormais riche de 30.000 dollars, Gould s'associe avec deux affairistes aussi peu recommandables que lui : Daniel Drew et Jim Fisk, surnommé « Jim le Joyeux » pour sa propension à faire la fête. A l'époque, la grande affaire s'appelle les chemins de fer. Alors que l'on comptait moins de 1.000 kilomètres de voies en 1850, il y en a près de 15.000 dix ans plus tard. Dans la foulée, de multiples compagnies ont vu le jour, la plupart modestes. C'est à ces dernières que le trio s'intéresse. Dès 1859, profitant de la panique boursière de 1857 qui a laissé exsangue nombre de petites compagnies, les trois compères mettent la main sur les Chemins de Fer de Rutland à Washington et les fusionnent avec les Chemins de Fer de Saragota & Rensselaer. L'opération rapporte à Jay Gould la bagatelle de 750.000 dollars.

L'heure est à la concentration du secteur. Jay Gould va ainsi être l'un des artisans d'une transformation majeure du capitalisme américain : la naissance des grands systèmes ferroviaires. Le spéculateur - dont Gould est sans conteste le modèle le plus accompli - devient la figure centrale du monde des affaires. Il intervient auprès des investisseurs pour les convaincre de se lancer dans d'ambitieuses opérations de consolidation, sape les stratégies de cartels mises en oeuvre par les compagnies, déclenche de soudaines guerres des prix. A ce jeu-là, Jay Gould atteint très vite des sommets.

A ce jeu-là également, tous les coups sont permis ! Lors de la prise de contrôle de l'Erie, réalisée après une lutte boursière épique qui l'oppose en 1867 à Cornelius Vanderbilt, autre grand spéculateur, il n'hésite pas à émettre plusieurs dizaines de milliers de fausses actions à son nom et à acheter des procurations en blanc. Sommé de s'expliquer devant la justice, il prétexte une « curieuse amnésie » avant d'inonder les juges de dollars pour se racheter une virginité. Devenu maître de l'Erie et d'une fortune colossale, il s'attache à étendre son réseau vers l'Ouest. L'occasion d'agissements indignes, comme ce jour où il fait le siège d'un rival mourant pour lui racheter ses actions à vil prix.

Mais le plus beau de ses exploits est sans conteste sa tentative de « squeeze » du marché américain de l'or. L'affaire débute fin juin 1869. Le spéculateur décide d'acheter d'importantes quantités d'or, alors à 130 dollars l'once, dans l'espoir de les revendre à 150 dollars, voire au-delà. Pour réussir, l'opération exige la passivité des autorités fédérales. Gould croit l'obtenir en corrompant le beau-frère du président Grant, qui, en échange de 100.000 dollars, lui ménage un entretien avec le locataire de la Maison-Blanche. Dans les jours qui suivent, persuadé de la neutralité de Grant, resté très évasif, Gould fait affaire, sous des noms d'emprunt, avec une soixantaine d'agents boursiers chargés d'acheter tout l'or disponible. Mi-septembre, l'or cote à 160 dollars. Assuré de faire une bonne affaire, Gould ordonne alors à ses agents de revendre le métal précieux en petites quantités. Coup de théâtre ! Le 24 septembre, le Trésor fédéral annonce son intention de vendre une partie de son stock d'or. Averti par son beau-frère, Grant a décidé d'intervenir. Le soir même, le cours de l'or dégringole sous la barre des 130 dollars. Le spéculateur a juste le temps de solder son stock en catastrophe - et sans perte.

Mais tout le monde n'a pas eu cette chance. L'opération provoque une tempête boursière qui ruine des centaines de spéculateurs. Molesté, Jay Gould est contraint de se réfugier chez lui. Il vit quasi reclus pendant un an, protégé par une dizaine de gardes du corps, s'occupant de ses fleurs et de sa famille, passant de longs moments à bord de son yacht de 30 mètres. C'est à cette époque également qu'il se constitue une somptueuse collection de tableaux et de tapisseries précieuses. Ses ennemis, pourtant, ne l'oublient pas. Lors de l'une de ses premières sorties, il essuie ainsi des coups de feu, puis manque d'être poignardé par l'une de ses anciennes victimes.

L'affaire de l'or a beaucoup nui à sa réputation. A la suite du krach, les actionnaires étrangers de l'Erie l'ont obligé à démissionner de son poste de président de la compagnie ferroviaire. Dans les années 1870 et 1880, Jay Gould n'en est pas moins partie prenante dans de nombreuses spéculations. Il devient le principal actionnaire de la Western Union Telegraph Company. Mais l'homme, malgré son conservatisme affiché et sa respectabilité tardive, sent le soufre. Surtout, le monde a changé, reléguant au second plan la figure du spéculateur. L'heure des cadres et des managers salariés a désormais sonné. Inconsolable depuis la mort de son épouse, Jay Gould meurt de la tuberculose en décembre 1892, ne laissant pour seuls regrets que ceux de ses enfants.

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TRISTAN GASTON-BRETON est historien d'entreprises.
Les Echos du 9 Août 2005

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