Elle a été couronnée « première femme d'affaires au monde » mais elle n'utilise que des vols commerciaux pour ses déplacements. Depuis sept ans, Meg Whitman dirige de main de maître le site mondial d'enchères eBay.
Meg Whitman a peut-être connu la consécration en octobre 2004. Dans son édition annuelle des « 50 femmes d'affaires les plus puissantes au monde », le magazine américain « Fortune » annonce en effet que la « CEO » (« chief executive officer », l'équivalent en gros d'un président du directoire) d'eBay a pris la tête du classement, devançant Carly Fiorina, l'emblématique patronne pour quelques mois encore de Hewlett-Packard, et Andrea Jung, présidente de la firme Avon. Ce titre, souligne « Fortune », récompense l'extraordinaire travail de Meg Whitman, qui, en quelques années, « a bâti le plus important site de commerce en ligne du monde, la plus valorisée des marques Internet et l'entreprise ayant connu la plus forte croissance de l'histoire ».
De fait, les performances de Whitman sont impressionnantes. Lorsqu'elle prend la direction d'eBay en 1998, l'entreprise fait 4 millions de dollars de chiffre d'affaires avec 150 salariés et son site n'est visité que par 6 ou 7 millions de personnes. Six ans plus tard, eBay affiche un chiffre d'affaires de 3 milliards de dollars, compte 60 millions d'utilisateurs et emploie plus de 9.000 personnes. Sous sa direction, les ventes et les profits de l'entreprise ont été multipliés par deux... chaque année. Sans entamer sa légendaire modestie. Contrairement à la flamboyante Carly Fiorina, la dirigeante d'eBay affiche en effet profil bas. Aux jets privés, elle préfère ainsi les vols commerciaux, qui lui permettent de rencontrer les clients de ce qui est aujourd'hui le premier site Internet d'enchères au monde. Et elle y arbore invariablement un t-shirt frappé du logo eBay.
Levée tous les matins à 6 heures, présente à son bureau à 8 h 30 après avoir pris son petit déjeuner en famille et déposé ses deux jeunes fils à l'école, elle passe chaque jour une heure à répondre aux e-mails des clients. Au siège de l'entreprise, à San Jose (Californie), son bureau est ouvert à tous et ne comporte aucun signe particulier, à l'exception de la collection de figurines et de petits personnages pour enfants, souvenirs de ses expériences professionnelles passées.
Meg Whitman aurait assurément pu prétendre à des postes de direction plus prestigieux, elle qui rêva de diriger Disney et qui fut d'ailleurs approchée, début 2005, pour remplacer Michael Eisner à la tête du géant des loisirs. Mais à eBay, elle se sent « bien et il y a encore beaucoup à faire », dit-elle. Rien ne dit pourtant que cette femme de quarante-neuf ans ne cédera pas à d'autres sirènes. Car elle a déjà derrière elle une brillante carrière. Née à Long Island (New York), dernier enfant d'une famille qui en compte trois, Meg Whitman grandit dans un milieu aisé, entre un père capital-investisseur et une mère femme au foyer qui lui apprendra à « prendre son destin en main et à faire ce qu'elle veut de son existence ». Elève brillante, sportive - elle joue au hockey, au tennis et au basket-ball -, Meg fait ses études à l'université de Princeton. Après avoir envisagé d'être médecin ou physicien, elle se décide pour l'économie. En 1978, elle décroche un MBA à Harvard aux côtés d'Elaine Chao (future secrétaire d'Etat au Travail), Gary Marshall (futur patron de PepsiCo) et John Thain (futur patron du New York Stock Exchange). Sur le campus, elle rencontre aussi Griffith Harsh, un brillant neuro-chirurgien qui deviendra son mari et lui donnera deux fils.
En cette fin des années 1970, trouver un travail n'est pas difficile pour une jeune femme qui a empilé les prix d'excellence. Embauchée chez Procter & Gamble en 1979, elle y apprend le management des marques. En 1981, elle part pour la firme de conseil Bain de San Francisco dont elle devient rapidement vice-président avant de rejoindre, en 1989, Walt Disney. Vice-président chargé du marketing, elle joue un rôle essentiel dans le développement des produits dérivés. En dix ans, Meg Whitman a déjà occupé des fonctions dans trois des plus importantes firmes des Etats-Unis.
En 1992, nouveau changement. Cette année-là, son mari est nommé au prestigieux Massachusetts Hospital de Boston. Meg Whitman, qui a toujours affirmé que sa vie de famille passait avant tout le reste, décide de le suivre sur la côte est. Figurant dès cette époque parmi les managers les plus en vue des Etats-Unis, le conseil d'administration du fabricant de chaussures Stride Rite lui confie la direction du groupe. Elle reste trois ans à ce poste, le temps de lancer avec succès une nouvelle ligne de chaussures pour bébé, avant d'accepter une nouvelle offre, cette fois du groupe Florists Transworld Delivery (FTD), le plus gros producteur au monde de produits floraux. Son passage, là encore, sera fructueux. D'une association de fleuristes, elle fait une entreprise capitaliste très profitable. C'est également lors de son passage chez FTD qu'elle se frotte pour la première fois à Internet, créant un site de vente en ligne à destination des fleuristes américains. Forte de ses résultats, Meg Whitman est embauchée en 1997, pour prendre la tête de la division préscolaire du fabricant de jouets Hasbro, dont elle revoit entièrement le marketing et le positionnement.
Six postes de direction en moins de vingt ans, sans commettre un seul faux pas. Capitalisme mercenaire, comme on l'affirme parfois de ce côté-ci de l'Atlantique ? Plutôt une carrière normale vue des Etats-Unis, où les conseils d'administration, les vrais détenteurs du pouvoir au sein des entreprises, n'hésitent pas à changer très souvent de patrons et où l'accumulation des expériences est chose tout à fait courante pour les « grands managers ». Fin 1997, auréolée de ses succès et d'une réputation d'as du marketing, Meg Whitman figure en tout cas parmi l'élite des patrons américains. C'est d'ailleurs pour cette raison que Pierre Omidyar, le fondateur d'eBay, décide de faire appel à elle pour lui confier les clefs de son entreprise.
Retour deux ans plus tôt. Franco-iranien né à Paris en 1967, Pierre Omidyar s'est installé en 1990 à San Francisco, où il a travaillé chez l'éditeur de logiciels Claris avant de rejoindre la société de téléphonie par Internet General Magic. Témoin privilégié de l'essor des nouvelles technologies de l'information dans la Silicon Valley, Pierre Omidyar est frappé par l'essor des forums consacrés à la vente et à l'achat de matériel informatique. C'est eux qui lui donnent l'idée de créer, en septembre 1995, un site d'enchères en ligne. AuctionWeb vient de naître qui prendra, en 1996, le nom d'eBay - pour Electronic Bay, en référence à la baie de San Francisco. L'histoire veut que Pierre Omidyar ait monté son site pour satisfaire un caprice de sa femme, Pam. Collectionneuse avertie de Pez, ces petits distributeurs de confiserie en forme de personnages de dessins animés, celle-ci se plaignait de ne trouver aucun lieu pour échanger ses objets. En fait, eBay propose dès le départ une multitude de produits, des automobiles jusqu'aux appareils photo en passant par les ordinateurs, les objets de collection et tous les petits « riens » de la vie quotidienne. En l'espace de trois mois, le trafic du site décuple. Omidyar doit investir dans le matériel, embaucher du personnel et imposer une commission de 5 % sur toutes les transactions.
Porté par le boom d'Internet, eBay connaît un succès foudroyant. En 1997-1998, son chiffre d'affaires progresse de 20 % par mois. En 1997, Pierre Omidyar franchit une nouvelle étape en transformant ce qui n'est jusque-là qu'un simple carrefour d'échanges passif en une formidable machine à analyser et à décortiquer le comportement des internautes : outils de notation des vendeurs et des acheteurs, classement des produits, détection des nouvelles catégories d'objet. eBay mise tout sur son image de communauté au service de l'individu roi. Créée pour mettre en rapport des acheteurs et des vendeurs, l'entreprise devient un « business » très profitable... Mais, bientôt, Pierre Omidyar se trouve à la croisée des chemins. Pour se développer, eBay a en effet besoin d'une dizaine de millions de dollars, qu'il va falloir aller chercher en Bourse. Une corvée pour le jeune patron, qui ne se sent aucun goût pour les « road shows ». Il décide alors de faire appel à une « pointure ».
C'est là qu'entre en scène Meg Whitman. Contactée par Pierre Omidyar, elle n'est pas très chaude pour s'embarquer dans l'aventure. Accaparée par ses fonctions, elle est souvent éloignée de sa famille et n'a aucune envie de déménager à nouveau et de s'installer, seule, en Californie. Mais la chance va sourire à Omidyar. Début 1998, l'époux de Meg se voit offrir un poste à l'université de Stanford, en Californie. Plus rien désormais ne s'oppose à ce qu'elle accepte la proposition du jeune patron français.
Meg Whitman prend les commandes de l'entreprise au printemps 1998. Le moment n'est pas vraiment bien choisi ! Les valeurs Internet connaissent alors un coup de déprime. L'entrée en Bourse se présente mal. Effectuée en septembre 1998, elle est pourtant un succès, en grande partie grâce à la notoriété de la nouvelle CEO. Résultat : l'action du site d'enchères flambe littéralement, multipliant sa valeur par 25 en six mois ! Au lendemain de l'opération, Pierre Omidyar figure parmi les 40 premières fortunes des Etats-Unis. Mais, pour Whitman, il ne s'agit que d'une première étape. A ses yeux, la priorité doit être donnée au développement du site, non seulement aux Etats-Unis mais aussi dans le monde entier. Elle s'attaque à ce chantier dès la fin de l'année 1998, implantant eBay dans 56 villes américaines, puis en Angleterre, en Allemagne, au Japon, en Chine, en Corée du Sud, en Inde... Menée au pas de charge, l'internationalisation fait d'eBay le premier site d'enchères au monde. Attentive à la marque, Meg Whitman resserre également les liens qui unissent l'entreprise avec la communauté des acheteurs et vendeurs et améliore la sécurité du site, notamment en achetant le site de paiement en ligne PayPal.
Depuis sa nomination, Meg Whitman n'aura connu qu'une alerte, la gigantesque panne survenue en 1999 et qui paralyse entièrement eBay pendant vingt-quatre longues heures. Dans la foulée, elle passera quatre jours et trois nuits à son bureau, aidant les équipes à remettre le système en marche, profitant de l'occasion pour revoir de fond en comble les outils informatiques de l'entreprise. Un « incident » qui contribue à accroître sa légitimité interne et qui lui vaut la reconnaissance sans bornes de Pierre Omidyar. Depuis son ranch de Californie où il s'est retiré et d'où il gère sa fortune, le fondateur d'eBay assiste, médusé, à l'extraordinaire succès de son oeuvre.
TRISTAN GASTON-BRETON est historien d'entreprises.
Les Echos du 2 Août 2005
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